Mécanismes cognitifs ·Neuro-imagerie ·18 mai 2024 ·mis à jour le 19 juin 2026 ·7 min de lecture

Quelles zones du cerveau sont vraiment touchées en hypnose ?

Par Victoria

Avant de commencer

Pour comprendre ce que l’hypnose « fait » au cerveau, commençons par trois repères.

1. Le cerveau a des régions et des réseaux. Une région, c’est un quartier précis du cerveau. Un réseau, c’est plusieurs régions, parfois éloignées les unes des autres, qui s’allument et s’éteignent ensemble, comme une équipe. Le réseau le plus connu, le réseau du mode par défaut, s’active quand on ne fait rien de précis : on rêvasse, on repense à sa journée, on rumine.

2. On ne « voit » pas vraiment le cerveau penser. Les machines comme l’IRM ou la TEP (deux façons de photographier le cerveau en marche) mesurent surtout où le sang et l’énergie vont. Là où ça consomme plus, on en déduit que la zone travaille. Donc on ne voit pas une zone « s’allumer » comme une ampoule : on le devine, indirectement.

3. Tout le monde ne réagit pas pareil. Certaines personnes répondent très fort à l’hypnose, d’autres presque pas. On appelle ça la réceptivité. La plupart des études portent sur les personnes très réceptives. Donc « le cerveau sous hypnose » a majoritairement été mesuré chez des personnes très réceptives.

Il n’y a pas de « bouton hypnose »

Avec ces trois repères en tête, posons la question qui fâche. On voudrait une réponse simple : une zone qui s’allume, et hop, voilà l’hypnose. Les études disent le contraire. Quand on rassemble des dizaines de recherches, le constat est sobre : presque aucun schéma cérébral ne se répète d’une étude à l’autre 1.

Pourquoi ? Parce que ce qui se passe dépend de trois choses : la personne (sa réceptivité), la façon d’entrer en hypnose (l’induction, la façon de guider la personne vers cet état au début de la séance) et surtout la phrase qu’on lui dit (la suggestion). L’hypnose, c’est moins un interrupteur qu’une table de mixage : selon le réglage, on pousse certains curseurs et on en baisse d’autres.

Les régions qui reviennent le plus souvent

Reste à savoir quelles « pistes » montent et descendent le plus souvent. Quelques zones reviennent, étude après étude. Le schéma ci-dessous les situe.

Schéma représentant la vue médiale*

Vue médiale du cerveau sous hypnose, régions nommées Vue médiale du cerveau (coupe de profil). Six régions numérotées et nommées. La couleur indique l’activité : ambre pour plus active ou mieux connectée, gris pour activité en baisse, contour vide pour stable. Les traits montrent les connexions renforcées (plein) ou relâchées (pointillé). Un anneau pointillé marque les régions hors du plan médian. 1 2 3 4 5 6 1 Préfrontal dorsolatéral le pilote 2 Cingulaire antérieur le carrefour 3 Insula le corps 4 Préfrontal médian mode par défaut (avant) 5 Cingulaire postérieur mode par défaut (arrière) 6 Aires visuelles la vue, actives seulement si visées Couleur de la pastille, activité de la région : plus active / mieux connectée activité en baisse stable Le trait entre deux régions : connexion renforcée connexion relâchée zone hors du plan médian
* on tranche le cerveau en deux dans l’axe gauche-droite, et on regarde la face interne de l’un des deux hémisphères, vue de côté (de profil).

Cinq zones reviennent souvent dans les études (le schéma ci-dessus en montre six pastilles, car le mode par défaut compte un avant et un arrière).

La plus citée, d’abord : le cingulaire antérieur, une zone cachée au milieu du cerveau qui sert de sonnette d’alarme, elle réagit quand quelque chose « coince » ou quand une douleur est désagréable. Sous hypnose, elle peut se calmer ou s’activer davantage, selon la suggestion hypnotique 2, 8.

Encore faut-il quelqu’un pour piloter tout ça. Et c’est le rôle du cortex préfrontal dorsolatéral, juste derrière le front, sur les côtés : le chef d’orchestre de l’attention et de la concentration. Sous hypnose, il se rebranche autrement, davantage vers les sensations du corps, moins vers la rêverie 2. Attention à ne pas le confondre avec une autre partie, le préfrontal médian, qui appartient justement au réseau suivant.

Ce réseau, c’est le mode par défaut : l’équipe de régions qui tourne quand on ne fait rien de précis (rêverie, retour sur soi, rumination). Là encore, tout ne bouge pas pareil. Chez les personnes très réceptives, son avant (le préfrontal médian) se met en veille, tandis que son arrière (le cingulaire postérieur) reste plutôt stable 2, 3.

Et si le chef d’orchestre se tourne vers le corps, c’est qu’il a un interlocuteur : l’insula, nichée au creux du cerveau, qui reçoit les nouvelles du corps, le cœur, la respiration, la douleur. Sa liaison avec le préfrontal se renforce, et c’est peut-être pour ça que l’hypnose aide à reprendre la main sur certaines sensations 2.

Restent les zones des sens. Elles ne bougent que si on les vise : suggérez de voir une couleur autrement, et la zone qui traite les couleurs suit 6. C’est même ce qui revient le plus régulièrement d’une étude à l’autre 1.

C’est la suggestion qui choisit la zone touchée

On vient de le voir avec les sens : c’est la consigne donnée qui décide de la cible. Et ça change tout.

Une même douleur, deux suggestions, deux zones touchées Suggérer « moins désagréable » change le cingulaire ; suggérer « moins intense » change la zone du toucher. Même douleur au départ « moins désagréable » cingulaire (alarme) change toucher inchangé « moins forte » toucher (la peau) change cingulaire inchangé
Une même douleur, deux phrases différentes : chacune touche une zone différente.

Prenons l’exemple de la douleur, qui le montre très bien. La douleur a deux côtés : à quel point ça fait mal (la force) et à quel point c’est pénible (le désagrément).

  • Si on suggère « c’est moins pénible », c’est le cingulaire (l’alarme) qui change, pas la zone du toucher 4.
  • Si on suggère « c’est moins fort », c’est l’inverse : la zone du toucher change, pas le cingulaire 5.

Deux phrases différentes, deux zones différentes. Les scientifiques appellent ça une double dissociation : la preuve que ces deux choses sont bien séparées dans le cerveau.

Mieux : une même zone peut bouger dans les deux sens. Sur le fameux test d’attention, le test de Stroop (on doit dire la couleur de l’encre d’un mot, par exemple le mot « ROUGE » écrit en bleu, et c’est plus dur qu’on ne croit), une suggestion peut faire baisser l’activité du cingulaire 7, alors qu’une simple mise en hypnose peut la faire monter 8.

C’est pour cela que dire « l’hypnose allume la zone X » n’a pas de sens : il faut dire « telle phrase, chez telle personne, change la zone X ».

Les zones qui ne bougent pas (forcément)

Puisque tout dépend de la suggestion, on devine la suite : ce qu’on ne vise pas reste tranquille. En voici trois exemples.

Trois choses que l’hypnose ne fait pas La zone du toucher reste inchangée si on ne la vise pas ; ce n’est pas du sommeil ; il n’y a pas de signe cérébral unique. Zone du toucher inchangée si non visée Zzz Pas du sommeil le cerveau reste éveillé Pas de signe unique peu reproductible
Trois limites nettes : une zone des sens qui ne bouge pas, l’absence de sommeil, l’absence de signe unique.

La zone du toucher ne bouge pas toute seule. Si la suggestion parle seulement du côté pénible de la douleur, la zone qui sent le toucher reste pareille 4. Le cerveau ne coupe pas la sensation, il change juste son côté désagréable.

Ce n’est pas du sommeil. Le mot « hypnose » vient du grec hypnos, qui veut dire sommeil, mais c’est trompeur. Le cerveau reste éveillé, on n’y retrouve pas les signes du sommeil. C’est plutôt une attention très absorbée, comme quand on est plongé dans un film.

Pas de signe unique et fiable. D’une étude à l’autre, peu de zones ressortent toujours 1. Même un signe proposé par l’EEG (un appareil permettant de mesurer l’activité électrique du cerveau), une montée des ondes lentes dites « thêta », est discuté : ces ondes apparaissent aussi quand on écoute simplement une voix.

Enfin, tout cela vaut surtout pour une minorité. Chez les personnes peu réceptives, les effets sont bien plus discrets : l’induction ne calme pas le mode par défaut de la même façon 3. Attention cependant, cela ne veut pas dire que l’hypnose « ne marche pas » pour elles : la réceptivité joue sur l’ampleur de l’effet, pas sur le tout ou rien.

Ce que ça change

Au fond, l’hypnose n’éteint pas une zone, elle réaccorde des réseaux de l’attention. C’est ce qui explique pourquoi elle aide certaines personnes pour certaines choses, et pas d’autres. Et c’est aussi pourquoi on ne perd pas le contrôle sous hypnose : la région qui pilote, le préfrontal, reste active.

Les limites de tout ça

Reste à garder la tête froide. Certaines de ces études d’imagerie reposent sur de petits groupes, parfois huit participants seulement, souvent choisis parmi les plus réceptifs ; mais l’ensemble s’appuie aussi sur des synthèses qui rassemblent des dizaines de travaux. Les machines, elles, mesurent l’activité de façon indirecte : on la devine à partir du sang et de l’énergie, sans jamais « voir » une zone s’allumer. Et surtout, on ne sait pas vraiment ce qui cause quoi : ces changements accompagnent l’hypnose sans qu’on sache lesquels la provoquent. Même le mot « zone » est un raccourci, puisqu’il s’agit en réalité de réseaux reliés, dont beaucoup de résultats demandent encore à être confirmés.

En bref

  • Il n’y a pas de « bouton hypnose » : aucune zone ne s’allume à tous les coups, et aucun signe cérébral unique ne ressort des études 1.
  • Quelques zones reviennent souvent : le cingulaire (l’alarme), le préfrontal (le chef d’orchestre), le mode par défaut (la rêverie) et l’insula (le corps) 2, 3.
  • C’est la phrase suggérée qui décide quelle zone bouge, pas « l’hypnose » en général 4, 5.
  • Les zones des sens (la vue, le toucher) ne changent que si la suggestion parle de ce sens 6.

Pour aller plus loin

Glossaire : IRM · TEP · EEG · cortex cingulaire antérieur · cortex préfrontal dorsolatéral · réseau du mode par défaut · insula · cortex somatosensoriel primaire · connectivité fonctionnelle · double dissociation

À lire ensuite : « Que se passe-t-il dans le cerveau sous hypnose ? »

Sources

  1. 1. Landry M., Lifshitz M., Raz A. (2017). Brain correlates of hypnosis: a systematic review and meta-analytic exploration. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 81, 75-98. (Vue d’ensemble ; revue + méta-analyse d’imagerie ; « pas de signature unique ».) doi.org/10.1016/j.neubiorev.2017.02.020
  2. 2. Jiang H., White M. P., Greicius M. D., Waelde L. C., Spiegel D. (2017). Brain Activity and Functional Connectivity Associated with Hypnosis. Cerebral Cortex, 27(8), 4083-4093. (Réseaux ; IRMf ; 36 très réceptifs ; cingulaire, préfrontal, insula, mode par défaut.) doi.org/10.1093/cercor/bhw220
  3. 3. McGeown W. J., Mazzoni G., Venneri A., Kirsch I. (2009). Hypnotic induction decreases anterior default mode activity. Consciousness and Cognition, 18(4), 848-855. (Mode par défaut ; IRMf ; effet chez les très réceptifs seulement.) doi.org/10.1016/j.concog.2009.09.001
  4. 4. Rainville P., Duncan G. H., Price D. D., Carrier B., Bushnell M. C. (1997). Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex. Science, 277(5328), 968-971. (Douleur, désagrément ; TEP ; 8 participants ; cingulaire oui, toucher non.) doi.org/10.1126/science.277.5328.968
  5. 5. Hofbauer R. K., Rainville P., Duncan G. H., Bushnell M. C. (2001). Cortical representation of the sensory dimension of pain. Journal of Neurophysiology, 86(1), 402-411. (Douleur, intensité ; TEP ; 10 participants ; toucher oui. Image miroir de Rainville 1997.) doi.org/10.1152/jn.2001.86.1.402
  6. 6. Kosslyn S. M., Thompson W. L., Costantini-Ferrando M. F., Alpert N. M., Spiegel D. (2000). Hypnotic visual illusion alters color processing in the brain. American Journal of Psychiatry, 157(8), 1279-1284. (Aire de la couleur ; TEP ; 8 très réceptifs ; seulement sous hypnose.) doi.org/10.1176/appi.ajp.157.8.1279
  7. 7. Raz A., Fan J., Posner M. I. (2005). Hypnotic suggestion reduces conflict in the human brain. PNAS, 102(28), 9978-9983. (Stroop ; IRMf + EEG ; une suggestion de « charabia » diminue l’activité du cingulaire.) doi.org/10.1073/pnas.0503064102
  8. 8. Egner T., Jamieson G., Gruzelier J. (2005). Hypnosis decouples cognitive control from conflict monitoring processes of the frontal lobe. NeuroImage, 27(4), 969-978. (Stroop ; IRMf ; une induction simple peut au contraire augmenter l’activité du cingulaire.) doi.org/10.1016/j.neuroimage.2005.05.002

L’hypnose ne touche pas une zone précise : elle réaccorde quelques réseaux de l’attention, et ce qui change dépend de la phrase suggérée et de la personne. Beaucoup de zones, elles, ne bougent pas du tout.